lundi 21 septembre 2015

JOURNEE MONDIALE DES ENSEIGNANTS 2015 Mille raisons de ne pas la fêter au Cameroun.



JOURNEE MONDIALE DES ENSEIGNANTS 2015
Mille raisons de ne pas la fêter au Cameroun.

L
e 5 octobre de chaque année est une journée instituée par l’UNESCO pour commémorer l’adoption le 05 octobre 1966 de la Recommandation OIT-UNESCO concernant la condition du personnel enseignant. C’est normalement un jour où il faut faire le point de la mise en œuvre de ladite recommandation. Malheureusement, au Cameroun on l’a transformée en jour de fête ; c’est une fête comme celle célébrée pendant la Journée Internationale de la Femme. Une compagnie textile de la place en profite pour se faire du beurre en vendant à tous les enseignants un pagne spécialement conçu chaque année pour la cause. On organise des beuveries à l’occasion, mais personne ne peut dire ce que ces célébrations ont apporté de concret à l’enseignant camerounais, dont la situation est plus que déplorable. Nul ne peut dire en quoi ces bacchanales ont servi la cause des enseignants. Qu’il s’agisse des conditions de vie ou de travail, l’enseignant camerounais est à plaindre, ce qui est à l’origine de la désaffection pour ce corps et de sa féminisation croissante. Jugez en vous-même.
Les enseignants qui sortent de l’Ecole Normale Supérieure, et à qui pourtant avait été promise depuis 1988 une bourse indiciaire, laquelle n’a jamais été payée, sont abandonnés à eux-mêmes et peuvent faire jusqu’à quatre ans avant de toucher leurs premiers salaires. Ils sont disséminés à travers la République sans frais de relève. Et certains d’entre eux tombent sur des chefs revêches qui refusent de leur délivrer le certificat de prise de service avant qu’ils n’aient travaillé pendant un certain temps. C’est pourtant une pièce indispensable de leur dossier de prise en charge. Que peut-on attendre d’un travailleur qui n’a pas son traitement salarial ?
Les conditions de travail sont imposées par l’employeur, que ce soit dans le public ou dans le privé. C’est ainsi que par exemple, s’agissant des enseignants de la base, ils ne sont plus des fonctionnaires titulaires. Leur statut est passé de Instituteur vacataire à instituteur contractualisé, en passant par maître des parents, etc ; tout cela jette le trouble et la confusion dans les esprits ; dans tous les cas la différence entre un contractuel et un fonctionnaire titulaire est énorme. C’est pour cela que les nombreuses ENIEG qui parsèment la République manquent de plus en plus de candidats. Les effectifs pléthoriques imposés en violation de la réglementation, et qui sont l’une de causes principales des taux d’échec élevés observés, ne sauraient se justifier seulement par la croissance démographique.
Les organes de gestion de la fonction publique au sein desquels auraient pu se négocier les conditions de travail n’existent pas. Il règne sur le terrain un laisser aller et une permissivité peu propices à la performance.  Le personnel d’appui indispensable au fonctionnement des structures fait l’objet d’une exploitation honteuse, en violation du Code du Travail. Ils sont pris en charge par l’APE qui leur paye parfois un salaire inférieur au SMIG et cela 9 mois sur 12 pour certains. Sont-ils affiliés à la CNPS ? J’en doute.
Dans le privé laïc comme confessionnel, c’est encore plus grave. Il n’existe pas de convention collective dans ce secteur. Cela fait que certains promoteurs, véritables rapaces, payent des salaires de misère à des enseignants désabusés. Ne leur parlez ni de SMIG, ni d’immatriculation à la CNPS. Il faut dire que les privés sont inspirés et encouragés dans leur conduite par ce qui se passe dans le public. En effet, si les enseignants du public étaient bien traités, ils n’éprouveraient pas le besoin de faire des vacations dans le privé, ce qui serait certainement avantageux pour les permanents du privé.
A indice égal dans le public, le salaire mensuel d’un  enseignant est inférieur à celui d’un militaire, un policier ou un magistrat par exemple. Ainsi à l’indice 1140, qui est le plafond pour ce corps alors que dans d’autres on avance encore, la différence en défaveur de l’enseignant est de 172000 FCFA par mois. Il faut signaler que pendant qu’on baissait les salaires des enseignants de 70% en 1993, les militaires ont été épargnés. Les salaires des magistrats, des policiers et d’autres corps que j’ignore peut être concernés par ces baisses ont été rétablis. Les salaires ont été arbitrairement gelés pendant longtemps, et les faibles augmentations concédées dédaigneusement n’ont pas suffi à rétablir le pouvoir d’achat sérieusement entamé par les baisses de 1993. Et ce n’est pas tout : les autres indemnités dues aux enseignants ne sont pas payées. Les frais de déplacement pour congés, les primes de responsabilité, les vacations ne leur sont pas payées ou alors ils reçoivent un montant forfaitaire sans rapport avec les montants prévus. Les dépenses médicales ne sont pas remboursées. Les primes de rendement payées trimestriellement aux enseignants dans les établissements sont ridicules et dérisoires quand on les compare à ces mêmes primes à la justice, dans les formations hospitalières, dans les services financiers (douanes, impôts, trésor, etc.)
Les avancements qui étaient censés être automatiques restent un problème. Entre l’arrêté et les effets financiers cela ne va pas de soi.
La sélection des participants aux examens officiels se fait sur des bases subjectives.
Les enseignants sont ces hauts cadres qui ne peuvent pas vivre de leurs salaires, et doivent s’adonner à d’autres activités pour s’en sortir. Et à la retraite, pour ceux qui y parviennent encore entiers, leurs pensions suffisent à peine à couvrir leurs dépenses.  
Les enseignants ont été sacrifiés et ont subi de plein fouet les mesures draconiennes imposées dans le cadre du Plan d’ajustement structurel (PAS) par les institutions de Brenton Woods. Avec l’atteinte du point d’achèvement de l’initiative PPTE en 2006, il y a eu allègement substantiel de notre dette extérieure. D’autre part lorsqu’on tient compte :
·         des sommes colossales détournées par les personnes poursuivies au TCS,
·         de celles perdues à cause de la corruption, de la gabegie et de l’impéritie ambiante,
·         des salaires et autres primes payés à des milliers d’agents et de pensionnaires fictifs,
l’argument des difficultés de trésorerie pour justifier les bas salaires ne résiste pas à l’analyse.
Quelle est cette profession où la vertu, la rectitude et l’intégrité morales, l’abnégation, le sens du sacrifice, le dévouement au service sont mal perçus ?
Les nominations se font sur des critères éminemment subjectifs. L’inflation des postes de censeur dans les établissements participe de ce flou et de cet arbitraire entretenus et qui causent de sérieux préjudices au corps, et partant à l’éducation de notre jeunesse. On dirait une armée avec plus de colonels que de capitaines. L’on en arrive à cette situation cocasse où l’administration est plus nombreuse que le personnel, dans certains établissements.  Le profil de carrière réclamé n’est pas en vigueur. Ce n’est ni nécessaire, ni suffisant d’être compétent ou de faire preuve conscience professionnelle. C’est ainsi que vous verrez dans les établissements beaucoup de cadres proches de la retraite qui n’ont jamais été nommés et à qui l’on ne reproche absolument rien. Si l’on peut comprendre que les postes à pourvoir sont limités, rien ne justifie le refus :
·         de leur octroyer l’indemnité compensatrice proposée d’une part,
·         et de pourvoir à ces postes par des critères objectifs d’autre part.
Le statut des enseignants adopté depuis l’an 2000 n’est pas appliqué dans toutes ses dispositions avantageuses. Le nouvel échelonnement indiciaire prévu n’a jamais été appliqué ; on attend toujours le congé sabbatique promis.
Les palmes académiques pour lesquelles il faut constituer un dossier qui va sûrement être traité « à la camerounaise » sont de la poudre aux yeux, à supposer que ces dossiers aboutissent. En effet le statut de la Fonction publique prévoit des récompenses substantielles qui n’ont jamais été attribuées. Le diplôme d’excellence par exemple est décerné par le Premier Ministre au cours d’une cérémonie solennelle, et donne droit à des avantages financiers conséquents. L’honorariat est conféré par le Président de la République et l’on y associe des primes que le récipiendaire touche pendant la retraite.
A ceux qui pontifient sur le caractère sacerdotal de notre profession et sur le patriotisme, sans être prêts à consentir le moindre sacrifice, nous leur demandons de prêcher par l’exemple.
Les lois liberticides restent en vigueur en matière de liberté syndicale et de droit de grève. Pire, la loi antiterroriste de décembre 2014 marque un recul net par rapport aux avancées de 1990 ; du reste, la fameuse ordonnance contre la subversion de 1962 a été fondue dans le Code pénal. Une épée de Damoclès est suspendue sur les libertés au Cameroun.
La profession enseignante souffre de la politisation à outrance de la société ; c’est ainsi que les établissements sont créés et transformés sans étude technique préalable, sans critères objectifs. De tels établissements, souvent abandonnés aux parents et à l’élite du coin,  manquent les infrastructures et le personnel nécessaires à leur bon fonctionnement. L’engagement politique pour le parti au pouvoir est l’un des critères non dits de promotion. L’on observe des progressions fulgurantes qui ne peuvent s’expliquer que par ces pistons-là. Beaucoup de chefs sont des protégés d’hommes politiques sans qui, il est plus difficile, voire impossible d’évoluer dans la profession. C’est pour cela que certains d’entre eux, sûrs de leurs protecteurs hauts placés peuvent se permettre de narguer leurs hiérarchies directes et commettre d’autres bourdes sans être inquiétés.
La tribalisation progressive des nominations n’est pas le moindre des problèmes rencontrés ; de plus en plus, les chefs d’établissements et autres responsables sont des autochtones des lieux d’implantation des établissements. Les élus, les hauts responsables, les hommes d’affaires et autres « élites » sont mis à contribution. C’est sans doute ce qui explique la présence des chefs traditionnels lors de l’installation de leurs fils qui ont arraché de « haute lutte » un poste de Proviseur dans un grand lycée situé au village.
Certains parmi les enseignants avertis qui saisissent les instances compétentes pour obtenir justice sont déboutés pour des motifs fallacieux, cela à l’issue de procédures révoltantes par leur iniquité, leur cherté et leur longueur. Imaginez des recours qui mettent 15 ans, voire plus pour être instruits.
            Malgré leur vocation pour la profession beaucoup d’enseignants, démotivés et démoralisés par ce traitement inique et dévalorisant, lorgnent ailleurs et sont tentés par l’émigration, même clandestine. Déjà un grand nombre, après avoir obtenu le matricule se font nommer dans d’autres ministères tels que la culture, le transport, les mines, le tourisme, etc.
Dans les pays comme le Gabon ou la Côte d’Ivoire par exemple, les enseignants sont beaucoup mieux traités que dans notre pays.
            Cela dit, après avoir tiré à boulets rouge sur l’administration et les promoteurs, peut-on prétendre que l’enseignant est exempt de tout reproche ? Que non ! Il n’est pas seulement victime de ce qui lui arrive, il est complice et coupable. Oui coupable de veulerie et d’apathie, coupable d’indifférence, coupable de résignation, coupable de démission. Ceux qui ont pu obtenir des postes par des moyens peu honorables s’acharnent sur leurs collègues coupables d’avoir revendiqué des droits pour tous. Voilà une foule qui ne sait pas faire foule, qui subit sans réagir, qui se laisse conduire comme des agneaux à l’abattoir.
Le savoir est un pouvoir, dit-on ; dépositaires et dispensateurs du savoir, mais néanmoins incapables de s’en servir pour résoudre leurs problèmes, tel est le paradoxe de l’enseignant camerounais en 2015. Les exemples historiques de catégories sociales victime d’oppression mais qui ont pu s’en libérer abondent. Pourquoi est-il si difficile pour les organisations syndicales de mobiliser les enseignants au Cameroun ? Pourquoi est-ce que la grève ne mord plus ? Si les syndicats existants s’y prennent mal, que ceux qui les critiquent en créent d’autres !
Seulement devant le manger et le boire, certains perdent leur lucidité. Tout se passe comme si on disait « mangez, buvez jusqu’à vous saouler, dansez le 05 octobre, et puis taisez-vous !!» Et cela a l’air de marcher.

            Retrouver cet article sur mon blog : jctchasse.blogspot.com
190915
Jean-Claude TCHASSE
PLEG Hors Echelle
Syndicaliste
jctchasse.blogspot.com


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire