lundi 22 août 2016

L’enseignant rebelle Jean Claude Tchasse

Portrait publié dans l'édition du 12 août 2016 du quotidien le Jour

L’enseignant rebelle
Jean Claude Tchasse. Six plaintes sans suite contre l’Etat du Cameroun et l’enseignant de sciences physiques se plaint de l’injustice administrative.
Sur ce qui lui tient lieu de bureau, en fait une courte table et une chaise, qu’il partage avec un autre agent à la délégation départementale des Enseignements Secondaires (Ddes) de la Mifi, à Bafoussam, Jean Claude Tchasse lit ou écrit. Des fois, cet homme à la mise négligée traite quelques courriers, pour le service des activités post et périscolaires où il est rattaché : coordination des jeux Fenassco, organisation des journées diverses, fonctionnement des conseils de discipline ou des bouillantes associations des parents d’élèves. Derrière ses grosses lunettes, l’homme a l’allure d’un chat. Même sa barbe légèrement blanchie ne fait pas de lui un personnage redoutable. Pourtant, il fait peur. Il a depuis des années établi sa réputation dans la défense des droits de l’homme, de ses droits en particulier.
En 27 ans de carrière, il a porté plainte contre l’Etat six fois : d’abord à la chambre administrative de la Cour suprême le 10 avril 1997 et enregistré sous le numéro 380, le 8 septembre 1997 sous le n°713, le 30 décembre 1997 sous le n°189, le 15 juin 2003 sous le n°1042, le 30 mars 2004 sous le n°647, enfin au tribunal administratif de Bafoussam le 12 mars 2015 sous le n°19/G/Ta/Baf. Des plaintes qui lui valent d’être taxé de « fou », dans un environnement où chacun cherche un espace de « débrouillardise », comme la gestion d’un établissement scolaire. « Je déplore l’ignorance de ceux qui me jugent. Les gens sont désabusés et pensent qu’il ne sert à rien de poursuivre l’Etat, par trop puissant », réagit-il. Il n’y a pas jusqu’aux hommes de loi consultés, qui l’assimilent à un illuminé. « Il faut que l’Etat démontre à travers moi que l’Etat de droit dont on nous rabat les oreilles est un slogan. Beaucoup estiment qu’il ne sert à rien de connaître ses droits puisque personne n’en fait cas ».
Frustrations
Quelle chance le fonctionnaire a-t-il face à l’administration devant la justice ? Il reconnaît tout de même que les dés sont pipés. « Porter plainte c’est comme se battre contre un adversaire qui contrôle l’arbitre et tes ressources. La procédure dure et les décisions ne sont pas appliquées avec diligence. La toute puissante Administration peut en effet réduire ton salaire, géler tes avancements, refuser de payer des primes et les frais de relève, confisquer tes arriérés, t’affecter pour te mettre '' hors d'état de nuire'' ». Jean Claude Tchasse estime à 40 millions de francs les sommes indûment détenues par son administration, au titre de diverses retenues illégales sur son salaire, des avantages de service non payés, des frais de congé, des avancements gélés, des primes et indemnités dues aux examens, des dépenses de santé non remboursées, des allocations familiales, etc. Il reconnaît que ses contempteurs n’ont pas entièrement tort mais garde l’espoir de tomber un jour sur un juge consciencieux, qui va dire le droit.
En partie, il se satisfait de la déconcentration des juridictions administratives. « Il fallait se déplacer et aller à Yaoundé pour saisir le juge d’un recours. Imaginez un justiciable résidant à Kousseri, à Moloundou, à Furu Awa ou à Mundemba, désireux de saisir le juge administratif : le coût et les difficultés du voyage, la longueur et le mauvais état du trajet sont autant de facteurs de nature à décourager les plus téméraires ». Depuis que la loi n°2006/22 du 29 décembre 2006 fixant l’organisation et le fonctionnement des tribunaux administratifs a rendu opérationnelle lesdits tribunaux dans chaque région, Jean Claude Tchasse trouve qu’il faut réveiller les justiciables. Même si son bilan est négatif : « le recours n°1 reste sans suite après 19 ans, la justice ayant refusé de jouer son rôle. L’épilogue de ce recours, dont la conséquence a été mon affectation abusive de Bangangté à Ngoulemakong en 1997, est sans intérêt pour moi aujourd’hui. Le recours n°2 a abouti à un sursis à exécution que l’Administration camerounaise a mis deux ans à prendre en compte. Le recours n°3 a abouti à un jugement consternant par son iniquité, rendu le 25 mai 2015, après plus de 17 ans. Pour cela, j’ai dû payer deux fois la consignation : 15000 F à la Chambre administrative et 25000 F au Tribunal administratif de Bafoussam, soit en tout 40000 F. La loi n° 2006/22 du 29 décembre 2006 fixe en son article 34, à 20 000F (vingt mille) le montant de la consignation. Cela va faire bientôt un an que ce jugement a été rendu et j’attends encore d’être notifié. Je veux bien faire appel de ce jugement inique et la suite de la procédure, c’est à la chambre administrative de la Cour Suprême à Yaoundé. Mais comment y parvenir alors que j’ai des sommes importantes bloquées au Ministère des Finances depuis plusieurs années, et cela, pour des raisons que j’ignore ? Mes démarches pour débloquer ces sommes sont restées infructueuses, et j’ai dû saisir à ce sujet le juge administratif par le recours du 10 mars 2015, lequel ne semble pas avancer normalement. Donc les moyens financiers dont j’ai besoin pour poursuivre cette procédure contre l’administration sont bloqués arbitrairement par l’Administration».
Endurance
Les recours n° 4 et 5 demeurent sans suite après 12 et 11 ans. « Les conséquences des abus dénoncés dans ces recours se sont consolidés et sont irréversibles alors que j’approche la fin de ma carrière et le dénouement de ces recours me semble dénué d’intérêt après tout ce temps ». Ces recours ont été transférés à Bafoussam suite à la décentralisation de la juridiction administrative. Le recours n° 6 reste sans suite un an après son enregistrement. « C’est sans doute reparti pour une dizaine d’années d’attente et d’abus supplémentaires pour moi. Ce recours a pourtant été déposé au Tribunal administratif de Bafoussam. J’ai dû payer pour ce recours 25 000F avec reçu et 20 000F sans reçu, soit en tout 45 000F ». De quoi faire sourire ce téméraire qui a, par le passé, pu débourser en plus de ces sommes, les frais de déplacement et de séjour à Yaoundé.
Né le 24 août 1961 à Dschang, alors capitale de la région Bamiléké, Jean Claude Tchasse est issu de parents venus de Baham, pour faire le commerce et la culture des champs. Le père, Siméon Papdo vendait des kolas dans les marchés périodiques. Il y fait le lycée, jusqu’à l’obtention du baccalauréat C, en 1982. Il se souvient des visages de Me Jean de Dieu Momo et Benjamin Zebaze. En proie à des problèmes d’orientation, il fera un mois en 2nde A, le temps d’une requête. « Les conseillers d’orientation m’embarrassaient. Ils disaient que j’avais des prédispositions pour réussir en série A ». Tranféré en 2nde C, il garde un goût pour la lecture. En plus des œuvres au programme, il lit Frantz Fanon, Mongo Béti. Il rêve de ressembler à Patrice Lumumba, Gamal Abdel Nasser, Hô Chi Minh, Um Nyobe ou Kwame Nkrumah.
A l’Université de Yaoundé, il hésite mais s’inscrit en physique - chimie, pour être sûr d’avoir la bourse. La suite est laborieuse. Après la licence en 1987, il entre à l’Ecole normale supérieure (Ens) d’où il sort en 1989, nanti du Dipes II. Là commence ses démêlées avec l’administration. Ce nouveau diplôme est sensé améliorer la condition enseignante. Le décret présidentiel n° 88/1328 du 28 septembre 1988 portant organisation, régime des études et statut de l’Ens accorde la bourse indiciaire aux normaliens mais les responsables n’en ont cure. « (1) À l’exception des élèves présentés au concours par les organisations de l’enseignement privé, les élèves camerounais de l’École Normale Supérieure perçoivent mensuellement une bourse indiciaire dont le montant est fixé par un arrêté conjoint des ministres chargés de l’Enseignement supérieur, de la Fonction publique et des Finances. (2) Toutefois ceux qui avaient la qualité de fonctionnaire ou de contractuel avant leur entrée à l’école et qui percevaient une rémunération supérieure la conservent durant leur scolarité ou à défaut bénéficient d’une indemnité compensatrice », stipule l’article 54. Diplômé en physique, il n’a aucun outil pour revendiquer.
Syndicaliste 
Affecté à Kousseri, il y passe quatre ans. Ses frais de relève ne sont pas payés comme prévus. Les billets d’avion pour les congés ne traversent pas la deuxième année. Les vacations d’examen ne sont pas payées. Devant tant de frustrations, il devient initiateur de pétitions. L’une d’elles en 1992 suggère la création d’un office, comme celui des anglophones. Le préfet menace mais ils écrivent toujours. Muté à Bamenda, il accumule deux mois d’arriérés de salaire. Il est accueilli par la réduction drastique de novembre et la grève qui s’en suit. André Ayangma l’embarque dans le Syndicat national autonome des enseignants du secondaire (Snaes). Des rencontres avec Jean Marc Bikoko, Jean Takougang réveillent les sentiments de liberté et de justice qui sommeillaient en lui. Il fait ses classes sur l’environnement juridique de son pays, de la fonction publique et du corps enseignant. « Nous mourons d’ignorance. Si tu ne connais pas tes droits, tu ne peux faire aucune revendication », explique-t-il. « Le droit administratif dit ce que nous devons faire lorsqu’on a bien travaillé. Je ne puise pas de l’eau avec un panier. J’ai passé le temps à rappeler aux autorités qu’on n’applique pas les textes. Je ne sais pas pourquoi on refuse de reconnaître que j’ai raison ». Il lit les ouvrages spécifiques de Maurice Kamto sur le droit administratif processuel, de Joseph Owona sur le droit de la fonction publique puis des revues spécialisées.
Dans le Snaes, il devient secrétaire national adjoint aux affaires juridiques, en plus de ses responsabilités dans les sections d’établissement où il est affecté. En 1996, il part du lycée bilingue de Bamenda où le département de physique est démantelé pour le lycée de Bangangté, qu’on croit être son village. Là, il est en sureffectif mais néanmoins « d’un activisme débordant dans les revendications », selon une lettre d’observation qu’il reçoit. Pour réduire son influence sur les élèves, il est envoyé à la bibliothèque. Septembre 1997, il est balancé à Ngoulemakong, région du Sud. On n’a pas non plus besoin de lui dans le jeune établissement. Pour obtenir son quota horaire, on bourre son emploi de temps avec le travail manuel. Il saisit la chambre administrative de la Cour suprême et obtient un sursis à exécution. Il doit reprendre son poste à Bangangté. Malgré des correspondances serrées au ministre, on mettra deux ans pour lui signifier sa nouvelle destination. Il retrouve son ancien proviseur au poste, qui lui fait un emploi de temps de 3h par semaine, au lieu de 18. Il saisit le gouverneur de l’époque, qui l’envoie au lycée bilingue de Yom III en 1999. Pour un bail de 10 ans.
A l’occasion de la Journée Mondiale des Enseignants les 5 octobre, il fait des discours appréciés des collègues. Mais très peu s’engagent et il se retrouve comme un général sans troupes. Les rangs du syndicat sont clairsemés et les proviseurs en profitent pour le maltraiter. Il se dégonfle un peu mais ne perd pas ses convictions de départ. Une arthrose lombaire le pousse à demander une affectation au bureau, en 2010. Il est mis à la disposition du Ddes/Mifi où il s’occupe au quotidien, comme « cadre d’études », au rangement des documents. Cela lui donne la latitude de réfléchir aux grandes questions de l’éducation, de la fonction publique et de son pays. Essayiste, bloggeur (jctchasse blogspot.com), speaker, il est l’auteur de six ouvrages : un manuel de physique, un autre de chimie, des exercices corrigés à l’usage des terminales scientifiques. Il propose aussi Les mathématiques de la physique, un guide des rudiments logiques à maîtriser pour réussir en physique. Le secret de la réussite scolaire est un bréviaire apprécié par les parents d’élèves. Une plainte contre la France et Regard sur la fonction publique camerounaise sont en chantier et viendront certainement éclairer d’une lumière différente des aspects de notre vécu.
Franklin Kamtche

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